J. Anthony VanDuzer
Gilles Paquet
Université dOttawa
Le 22 octobre 1999
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PARTIE II - Dispositions de la Loi sur la concurrence visant les pratiques anticoncurrentielles en matière de prix
Partie III - Application des dispositions de la Loi sur la concurrence par le Bureau
Partie IV - Éléments dun régime de concurrence sommaire et conclusions
ANNEXES
Annexe 1 - Termes de référence
de lexamen
Annexe 2 - Dispositions pertinentes de la Loi
sur la concurrence
Annexe 3 - Bibliographie
Annexe 4 - Entrevues
Annexe 5 - Auteurs du rapport
Les pratiques anticoncurrentielles en matière de prix font fréquemment lobjet de plaintes auprès du Bureau de la concurrence1. Au cours de la période de cinq ans débutant le 1er avril 1994, le Bureau a été saisi de 931 plaintes faisant état de pratiques déloyales en matière de prix, telles que les prix déviction, la discrimination par les prix et le maintien des prix. Les plaintes émanent le plus souvent de personnes du secteur de la vente de lessence au détail, mais elles sont également courantes dans dautres secteurs de léconomie2.
Plusieurs dispositions de la Loi sur la concurrence traitent des pratiques anticoncurrentielles en matière de prix, notamment des interdictions pénales des prix déviction, de la discrimination par les prix et du maintien des prix. De même, la disposition sur labus de position dominante permet au Bureau de demander au Tribunal de la concurrence de rendre une ordonnance interdisant à lentreprise ou aux entreprises dominantes de se livrer à des pratiques en matière de prix qui constituent un abus de leur puissance commerciale. Chaque fois quune plainte est déposée, elle est examinée par le Bureau de la concurrence et peut faire lobjet dune enquête en bonne et due forme donnant lieu, dans certains cas, à des mesures dexécution, y compris le renvoi au procureur général en vue dune poursuite au pénal ou dune demande au Tribunal de la concurrence. Toutefois, en dépit du nombre important de plaintes sur les pratiques en matière de prix, relativement peu font lobjet denquêtes officielles et encore moins de procès donnant gain de cause à la partie plaignante.
Certaines organisations du secteur privé, entre autres, ont exprimé leurs préoccupations concernant lefficacité des dispositions de la Loi sur la concurrence portant sur les pratiques en matière de prix ainsi que leur application par le Bureau. Récemment, ces préoccupations ont été soulevées dans le cadre du projet de loi C-235, proposé par un député pour modifier la Loi sur la concurrence dans le but de mieux faire échec à certains types de pratiques anticoncurrentielles en matière de prix. Le projet de loi visait les fournisseurs intégrés qui facturent aux détaillants indépendants des prix plus élevés que ceux quils pratiquent lorsquils vendent leurs produits au détail. Bien que le projet de loi nait pas été adopté par le Parlement3, le débat quil a suscité illustre admirablement lampleur et la nature des préoccupations dans différents secteurs de léconomie canadienne concernant les pratiques en matière de prix. Après avoir examiné le projet de loi, le Comité permanent de lindustrie a décidé de se pencher sur les dispositions de la Loi sur la concurrence applicables aux prix et sur leur application.
En prévision de lexamen du Comité de lindustrie, en juin 1999, le commissaire a demandé aux auteurs du présent rapport de mener une étude indépendante au sujet des dispositions de la Loi sur la concurrence portant sur les pratiques anticoncurrentielles en matière de prix et sur leur application par le Bureau. Les termes de référence de la présente étude se trouvent à lannexe 1. Le présent rapport établit les résultats de notre étude.
La partie I de notre étude examine dans une perspective économique les principaux types de pratiques anticoncurrentielles en matière de prix visées par la Loi sur la concurrence, à savoir la discrimination par les prix, le prix déviction et le maintien des prix, en faisant état des écrits théoriques et des analyses de cas portant sur ces pratiques. Lobjet de la partie I est de mettre en évidence les éléments de base qui permettraient détablir un cadre approprié pour la politique de la concurrence afin de faire échec aux pratiques anticoncurrentielles en matière de prix. Nous y précisons à la fois les critères requis pour cerner les aspects anticoncurrentiels des pratiques en matière de prix et les mesures de redressement à prévoir dans le cadre dun régime juridique efficace. Ce faisant, nous nous penchons sur les difficultés que posent aux responsables de la politique de la concurrence les changements dynamiques observés actuellement dans léconomie canadienne.
À la lumière des éléments de la politique-cadre de la concurrence présentés à la partie I, la partie II du rapport examine les dispositions de la Loi sur la concurrence relatives aux pratiques anticoncurrentielles en matière de prix (les dispositions sur les prix), y compris leur interprétation par les tribunaux et par les commentateurs. À des fins de comparaison, nous décrivons la manière dont on aborde ce genre de pratiques aux États-Unis et dans lUnion européenne. Dans la partie II, nous nous penchons également sur les lignes directrices pour lapplication de la loi émises en 1992 par le Bureau concernant les prix déviction et la discrimination par les prix à la lumière des éléments de la politique-cadre de la concurrence mis en évidence.
La partie III décrit dans une perspective historique la façon dont le Bureau a appliqué les dispositions de la Loi sur la concurrence se rapportant aux prix, plus particulièrement au cours des cinq dernières années. Nous avons étudié un échantillon des dossiers du Bureau et mené des entrevues approfondies auprès du personnel pour dresser un profil de lexpérience du Bureau relativement aux plaintes se rapportant aux prix. Nous avons également interrogé certains intervenants qui avaient exprimé des préoccupations concernant lapplication des dispositions sur les prix. Daprès ces données, nous analysons les activités dapplication de la loi du Bureau, y compris lapplication des critères de sélection des dossiers utilisés par le Bureau pour déterminer sil poursuivra son examen et, le cas échéant, de quelle manière. Lobjet de la partie III est dévaluer luniformité du Bureau dans ses activités dapplication de la loi, en ce qui a trait tant aux dispositions visant les prix quaux éléments dune politique-cadre appropriée de la concurrence.
Dans la dernière partie du rapport, la partie IV, nous dégageons certaines conclusions concernant les dispositions sur le prix et leur application et proposons certaines améliorations.
Le paragraphe 1.1 de la Loi sur la concurrence4 décrit en ces termes lobjet de la loi canadienne sur la concurrence :
la présente loi a pour objet de préserver et de favoriser la concurrence au Canada dans le but de stimuler ladaptabilité et lefficience de léconomie canadienne, daméliorer les chances de participation canadienne aux marchés mondiaux tout en tenant simultanément compte du rôle de la concurrence étrangère au Canada, dassurer à la petite et à la moyenne entreprise une chance honnête de participer à léconomie canadienne, de même que dans le but dassurer aux consommateurs des prix compétitifs et un choix dans les produits.
Le paragraphe 1.1 a été interprété par le Bureau comme ratifiant le principe selon lequel la Loi sur la concurrence vise à assurer le maintien et la promotion de la concurrence en tant que mécanisme, et non la protection des concurrents5. Cette interprétation reconnaît que lune des caractéristiques normales de la concurrence est que certains concurrents ne peuvent pas être prospères, ni même survivre alors que dautres prospèrent en raison de leur rendement supérieur à celui de leurs concurrents. Cet effet dynamique de la concurrence est essentiel pour garantir la concrétisation des gains en efficience de la concurrence. Une baisse de la concurrence devrait être autorisée dans lintérêt de lefficacité lorsque le survivant est un concurrent plus efficient, que la baisse nest pas provoquée par une conduite anticoncurrentielle et que le marché demeurera suffisamment concurrentiel, compte tenu de la concurrence potentielle et de la concurrence réelle. Naturellement, protéger les mécanismes de la concurrence revient à protéger les concurrents dans certaines situations, lorsquils sont menacés par une conduite anticoncurrentielle ou quun nombre insuffisant de concurrents demeureraient en lice par suite de leur élimination. Or, il est extrêmement difficile détablir une distinction entre une conduite anticoncurrentielle et un comportement de marché acceptable et de déterminer quel niveau de concurrence est suffisant.
Cependant, comme lobjet de la Loi sur la concurrence énonce quil y a lieu de privilégier la concurrence dans le but dassurer à certaines catégories dentreprises une chance honnête de participer à léconomie canadienne, certains concurrents pourraient en toute légitimité sattendre à bénéficier dune plus grande protection de la Loi que ne le commanderait un engagement visant uniquement les mécanismes de la concurrence et reposant exclusivement sur des facteurs defficacité. En dautres termes, lobjet de la Loi peut être interprété comme exprimant de la part du législateur lintention dinterdire un comportement anticoncurrentiel, même lorsque la stratégie adoptée a pour effet déliminer un concurrent moins efficace et quil reste suffisamment de concurrents sur le marché. À cet égard, assurer à la petite et la moyenne entreprise une chance honnête de participer à léconomie canadienne pourrait conduire à des compromis difficiles en ce qui concerne la concurrence et la promotion de lefficacité6.
En ce qui a trait aux pratiques anticoncurrentielles en matière de prix, la difficulté de respecter des intérêts parfois opposés est encore accentuée par les différentes interprétations, au fil du temps, des répercussions économiques et de lincidence probable de pratiques de prix potentiellement anticoncurrentielles. Les nouvelles idées issues de la théorie économique, alliées à de nouvelles données probantes concernant les pratiques en matière de prix en vigueur sur le marché obligent le législateur et les organismes dapplication de la loi à lutter constamment pour que les règles du droit de la concurrence portent effectivement sur des pratiques en matière de prix qui portent atteinte à la concurrence. Parallèlement, ils doivent sassurer que les règles et les pratiques dapplication ne découragent pas une concurrence dynamique instaurée par ladoption de stratégies de marché encore plus efficaces. Il y a lieu détablir une distinction, par exemple, entre les réductions de prix qui sont en fait un bradage des prix et celles qui favorisent la concurrence et bénéficient aux consommateurs.
La difficulté de concevoir des règles de droit efficaces en matière de concurrence est encore compliquée par les changements qui surviennent sur le marché. Les entreprises canadiennes exercent leur activité dans un environnement où la concurrence ne cesse daugmenter, en raison de la mondialisation des échanges, favorisée par la déréglementation du commerce et de linvestissement tant à léchelle nationale quinternationale. Le mode de fonctionnement des entreprises évolue lui aussi à un rythme croissant, qui fait pendant à laccroissement constant de la concurrence. Certains secteurs ont complètement modifié leurs façons de faire et, à divers degrés, tous sont transformés par la technologie. En ce qui a trait au droit de la concurrence, le défi consiste à veiller à ce que la loi continue à atteindre ses objectifs, au fil de lévolution des marchés auxquels elle sapplique.
Cest pourquoi, il est décourageant de sefforcer détablir des règles efficaces pour faire échec aux pratiques anticoncurrentielles en matière de prix7. Sur le plan théorique, cette tâche exige que lon élabore des critères pertinents pour cerner lactivité anticoncurrentielle et que ces critères puissent être appliqués pour offrir un remède efficace en temps opportun. Dans lensemble, le reste de la partie I porte sur le premier aspect, qui consiste à cerner les pratiques anticoncurrentielles en matière de prix. Dabord, nous nous attachons à définir les caractéristiques économiques des trois principaux types de pratiques de prix sur lesquels porte la présente étude (discrimination par les prix, prix déviction et maintien des prix), les circonstances dans lesquelles ces pratiques sont anticoncurrentielles et les preuves empiriques relatives à chaque type de comportement. Deuxièmement, nous nous penchons sur certaines difficultés que pose à lanalyse de la politique de la concurrence la nouvelle économie de linformation. Enfin, avec ces éléments en toile de fond, nous portons notre attention sur le second aspect du défi inhérent à la conception de règles pertinentes, en proposant les éléments dun régime propre à faire échec aux comportements anticoncurrentiels en matière de prix et en établissant des critères qui peuvent être utilisés efficacement. La partie II évalue les dispositions actuelles de la Loi sur la concurrence et leur interprétation par le Bureau daprès le cadre analytique élaboré dans cette partie. Dans la partie III, nous analysons lexpérience dapplication de la loi du Bureau à la lumière de ce cadre.
Dans lensemble, lanalyse économique de la politique de la concurrence sintéresse à la façon de protéger les mécanismes de la concurrence en veillant à ce que les marchés fonctionnent de manière efficace. La difficulté consiste à concevoir un régime prévoyant une mesure corrective lorsque le comportement en matière de prix a réellement pour effet de détruire une concurrence qui améliore lefficacité. Il y aurait lieu de considérer comme anticoncurrentielle toute pratique de prix qui peut faire en sorte que les prix et dautres conditions de la vente soient moins favorables aux consommateurs quils ne le seraient autrement. Les pratiques en matière de prix qui font tout simplement partie du processus concurrentiel de réduction des prix ne sauraient être mises en cause8.
Même lorsque la politique de la concurrence est considérée au sens large comme un effort pour maintenir et promouvoir les mécanismes de la concurrence en soi, les arguments développés à lappui dune politique donnée peuvent être motivés, non par des préoccupations defficacité, mais par le désir de protéger des groupes jugés méritants, particulièrement vulnérables ou présentant un intérêt particulier sur le plan social. Comme nous lavons indiqué précédemment, de telles considérations trouvent un écho dans lénoncé de lobjet de la Loi sur la concurrence, ce qui complique considérablement tout effort dévaluation de lincidence de la Loi et son administration.
Nous ne nous attacherons pas explicitement à ces considérations dans notre analyse portant sur les explications des pratiques anticoncurrentielles en matière de prix inhérentes à la théorie économique, étant donné quelles sont en grande partie extérieures à lanalyse économique. Toutefois, nous reviendrons sur cette question dans la partie II, lorsque nous évaluerons les dispositions de la Loi sur la concurrence portant sur les pratiques anticoncurrentielles en matière de prix puisque que ces considérations sont expressément mentionnées comme faisant partie de lobjet de la Loi.
On parle de discrimination par les prix lorsquun vendeur vend le même produit à des prix différents à différents consommateurs, quil sagisse dautres entreprises ou de consommateurs finals9 et lorsque cette différence de prix nest pas attribuable au coût de la vente à une catégorie donnée de consommateurs. Trois conditions doivent être réunies pour quon parle de discrimination par les prix10.
On distingue trois formes différentes de discrimination11.
Il est relativement facile de trouver des preuves tangibles confirmant lexistence de chaque forme de discrimination. Ainsi, Tiffany et Ankrom12 ont découvert que les collèges américains pratiquaient une discrimination par les prix se rapprochant de la discrimination au premier degré. Wilson fournit plusieurs exemples de discrimination au second degré, y compris dans le prix de lélectricité qui varie en fonction du nombre dheures de consommation13. Rosenbaum et Ye14 ont analysé la discrimination au troisième degré dans une étude montrant comment les éditeurs de revues économiques pratiquent la discrimination par les prix en consentant aux établissements publics des tarifs dabonnement différents de ceux quils fixent pour les particuliers.
En fait, la discrimination par les prix est une pratique courante15. Une grande banque pratique ce type de discrimination lorsquelle offre des services bancaires sans frais à des étudiants afin de les fidéliser. De grandes sociétés de conception de logiciels comme Microsoft pourraient être considérées comme pratiquant la discrimination si elles autorisaient tacitement le piratage des logiciels par les particuliers mais engageaient des poursuites en cas de piratage par les entreprises. Selon Slive et Bernhart16, le désir des entreprises de logiciels de voir leur produits devenir la norme pour lindustrie est si stimulant que lacceptation de la piraterie par les particuliers (dont certains sont également des dirigeants de grandes sociétés) devient une stratégie de marketing fondée sur la discrimination par les prix.
Il existe une variété de techniques hors-prix auxquelles on peut avoir recours pour instaurer une discrimination par les prix indirectement par des exigences hors-prix. Lexemple classique est celui des ventes liées. À un moment donné, IBM avait le monopole de certains types de matériel mécanographique classique. Différents clients ont formulé sur le matériel dIBM une opinion qui variait considérablement, selon quils lavaient utilisé plus ou moins intensément. Toutefois, au lieu davoir recours à la discrimination par les prix pour obtenir le prix maximum que chaque client était prêt à payer, IBM a contraint les clients à lui acheter des cartes perforées et, en facturant ces cartes à un prix supérieur à leur coût, IBM a réussi à pratiquer la discrimination entre ses clients en fonction de lintensité dutilisation du matériel. La réservation à période fixe et le groupage de produits sont dautres exemples dexigences hors-prix imposées par les vendeurs qui réussissent ainsi à exercer une véritable discrimination par les prix.
La discrimination par les prix nest pas en soi anticoncurrentielle. À vrai dire, il est extrêmement difficile de relever des indices simples permettant de déterminer quune forme donnée de discrimination par les prix est anticoncurrentielle. Cela dépend en grande partie des circonstances propres à chaque cas. La discrimination est souvent préférable à labsence de discrimination. Comme nous lavons mentionné, selon la théorie économique, pour que la discrimination soit possible, lentreprise qui la pratique doit avoir une puissance commerciale suffisante sur le marché pour établir les prix et forcer des personnes ou des groupes différents à payer un prix plus élevé que le prix concurrentiel. Par conséquent, la discrimination implique la capacité détablir les prix à un niveau supraconcurrentiel. Le repère pertinent pour évaluer la discrimination par les prix nest pas le prix concurrentiel, mais le prix que lauteur de la discrimination imposerait sil était incapable dexercer une discrimination.
Si la discrimination par les prix ne fait que favoriser lexpansion sur le marché, il en résulte un accroissement du bien-être. Si nous prenons pour hypothèse que certains groupes de consommateurs nachèteraient pas normalement un produit donné au prix exigé par le vendeur si ce dernier devait sen tenir à une stratégie détablissement des prix valable pour tous, il serait alors plus avantageux pour ces groupes que le vendeur soit en mesure et désireux de leur vendre le produit à un prix inférieur. Dans un tel cas, la discrimination par les prix peut accroître la production intérieure et le bien-être17. Les acheteurs qui paient moins cher sont avantagés mais ceux qui achètent au prix quon leur facturerait autrement ne sont pas désavantagés.
La discrimination par les prix peut permettre à lentreprise qui la pratique dobtenir une portion beaucoup plus importante du surplus des consommateurs quelle naurait pu le faire autrement. Dans la mesure où lauteur de la discrimination fait payer aux consommateurs un prix plus élevé que si la discrimination était interdite, la discrimination impose une perte aux consommateurs qui payent le prix le plus élevé. Cette perte est toutefois répercutée sur celui qui exerce la discrimination. Ce nest pas une perte sèche pour la société. La façon dont on considère leffet distributif dépend de divers facteurs, y compris le fait que lauteur de la discrimination vende ou non ses produits à un prix inférieur au prix quil aurait facturé dans un régime de prix unique et que la discrimination entraîne ou non des gains en efficience. Par exemple, cette stratégie doit permettre à lauteur de la discrimination daccroître le rendement de sa production. Bref, les conséquences de la discrimination sont difficiles à caractériser sur le plan théorique18.
La facturation de prix différents à des clients différents peut parfois se justifier et, en pareil cas, il ne sagit pas dune véritable discrimination par les prix. Un écart dans le coût dune transaction ou dune information associé à la vente à des clients différents peut justifier limposition de prix différents. Par exemple, la facturation dun prix plus élevé à un consommateur qui achète de faibles volumes ou dun prix moins élevé à un consommateur qui achète de gros volumes nest pas forcément discriminatoire lorsque lescompte sur la quantité sexplique par une différence de coûts. La différence entre les prix que facture un fournisseur à ses distributeurs selon quils sont affiliés ou non peut aussi se justifier en fonction des coûts, si les coûts de transaction avec les distributeurs non affiliés sont plus élevés. On ne parlera pas non plus de discrimination lorsque des prix différents sont facturés à des moments différents, par suite de changements dans les coûts de production ou dans lévolution de la demande, ou que les écarts entre les prix sont provisoires ou se justifient éventuellement par des changements introduits par suite des nouveaux prix demandés par un concurrent ou dautres exigences du march19.
La discrimination peut être anticoncurrentielle lorsquelle fait partie dune politique de prix déviction dont lobjet est déliminer ou de pénaliser un concurrent, ou de lempêcher dentrer sur le marché. Cest cette forme particulière de discrimination par les prix que nous analysons dans la section suivante.
Dans certains cas, la discrimination par les prix peut être provoquée par les acheteurs. Il existe au moins deux situations possibles. Dans, le premier cas, un client demande à un fournisseur de facturer des prix plus élevés à un autre client avec lequel il est en concurrence, parce quil est mécontent de la politique de bas prix pratiquée par ce dernier. Ou bien, un gros client détenant une puissance commerciale est en mesure dobtenir dun fournisseur des escomptes spéciaux non justifiés par les coûts, créant ainsi un désavantage pour les concurrents du client. Ce sont les préoccupations suscitées par cette seconde forme de discrimination exercée par lacheteur qui ont été à lorigine de lintroduction en 1935 des dispositions sur la discrimination par les prix dans la loi canadienne.
Certains commentateurs ont mis en doute les répercussions et leffet discriminatoire susceptibles de se produire dans la seconde situation20. Dunlop, McQueen et Trebilcock ont contesté les avantages pour un gros client dobtenir de ses fournisseurs dimportants escomptes non justifiés par les coûts. Il font valoir tout dabord que lorsque le marché de fournisseurs est concurrentiel et que leur marge bénéficiaire est faible, la pratique dimportants escomptes non justifiés par les coûts au profit dun gros client peut menacer lexistence de fournisseurs plus faibles. Or, si certains fournisseurs abandonnent le marché, la concentration qui en résulte au niveau des fournisseurs nest pas vraiment dans lintérêt des clients. Leur second argument est que, si certains fournisseurs accordent dimportants escomptes à un gros client, ce geste montre les avantages de la négociation et peut inciter dautres clients à rechercher ces avantages. Il peut même leur valoir de nouveaux gros clients provenant des autres marchés. Ces répercussions réduiraient nettement lavantage pour le gros acheteur de chercher au départ à obtenir un escompte21.
Pour ce qui est des répercussions sur la concurrence, si de nouveaux acteurs entrent sur le marché du gros client et réussissent à obtenir les mêmes escomptes, il peut en résulter un abaissement général des coûts qui favorisera la concurrence entre les entreprises sur le marché du gros client. Par conséquent, les clients peuvent bénéficier de prix plus bas et de chiffres daffaires plus élevés.
Lorsquun gros client cherche à obtenir des concessions de prix, il peut en résulter des effets anticoncurrentiels sur le marché où il réalise ses ventes. Une vigoureuse concurrence sur le plan des prix ne pourra être exercée sur ce marché par les autres clients du fournisseur pratiquant la discrimination parce quelle se ferait au désavantage du gros client. La nature des répercussions au niveau de la concurrence dépendra du fait quil reste ou non une concurrence adéquate sur le marché.
Il ressort de notre propos que lanalyse économique ne divulgue pas de facteurs distincts suffisants pour déterminer à quel moment la discrimination par les prix devient anticoncurrentielle. Pour quil y ait discrimination par les prix, celui qui adopte cette stratégie doit disposer dune puissance commerciale22, ce qui signifie notamment que les clients doivent être dans lincapacité de changer de fournisseurs. Par ailleurs, il faut que les clients ne soient pas en mesure de sengager dans une opération darbitrage en pratiquant la revente entre eux. Les différences de prix justifiées par des écarts dans les coûts de la transaction ou de linformation inhérents à lapprovisionnement de clients différents ne sont pas discriminatoires, non plus que les différences qui sont temporaires ou font partie dune stratégie de défense par rapport à la concurrence.
Toute disposition du droit de la concurrence visant à faire échec à la discrimination anticoncurrentielle par les prix devrait viser exclusivement la discrimination par les prix qui y est définie. Du fait que lexistence et la nature de tout effet anticoncurrentiel dépendent des circonstances particulières dans lesquelles sexerce la discrimination dans chaque cas, il sera aussi nécessaire dappliquer le critère des effets sur la concurrence. Lévaluation des effets de la discrimination au niveau de la concurrence est difficile, et nécessite des données significatives et des prévisions microéconomiques ardues concernant la demande et les autres variables.
On parle de prix déviction lorsquune entreprise vend temporairement ses produits à des prix particulièrement bas de manière à empêcher de nouveaux concurrents dentrer sur le marché, ou à évincer ou à pénaliser ses concurrents23. En établissant des prix très bas, une entreprise établie sur un marché peut empêcher un nouveau concurrent de faire son entrée. La menace dune politique de bas prix ou la réputation de lentreprise à cet égard peuvent être un obstacle suffisant pour dissuader dautres entreprises dentrer sur le marché. Lorsque la pratique de prix déviction a pour but de pénaliser les concurrents, le comportement est motivé par le désir de montrer que lentreprise dominante a la capacité dinfliger des pertes aux concurrents récalcitrants, qui ont peut-être eu recours à des réductions de prix ou à dautres pratiques préoccupantes pour lentreprise dominante. Dans tous les cas, lentreprise qui pratique les prix déviction subit des pertes pendant la période où elle met en uvre cette stratégie, mais elle a lintention daugmenter ses prix par la suite pour récupérer ses pertes et accroître ses profits. Il nest pas facile de déterminer les situations où lon peut parler de prix déviction. Le principal problème réside dans le fait que les entreprises qui se battent pour rester en lice se plaignent couramment des bas prix, mais quil est difficile de distinguer les prix déviction dune concurrence agressive.
Avant les années 80, les prix déviction étaient considérés par les économistes comme un fait rare. Cette idée reposait sur lhypothèse selon laquelle une entreprise ne pouvait raisonnablement adopter cette stratégie sur le plan financier que si elle avait des perspectives raisonnables de récupérer ses pertes après une campagne fructueuse de bas prix. Par ailleurs, les perspectives de récupération sont jugées faibles en labsence dobstacles de taille à lentrée sur le marché. Si une entreprise censée pratiquer des prix déviction vend ses produits à des prix élevés après avoir réussi à éliminer ses concurrents ou à dissuader des concurrents dentrer sur un marché où les obstacles sont faibles, dautres entreront sur ce même marché pour tirer parti des prix élevés quil sera alors impossible de maintenir. Il est fort probable quon retrouvera parmi les entrants lentreprise qui a été évincée du marché ou celle qui a racheté lusine et le matériel.
McFetridge avance divers autres arguments qui portent à croire que la pratique de prix déviction est peu vraisemblable. Fait significatif, cette pratique est une stratégie extrêmement coûteuse. Non seulement lentreprise qui a choisi ce genre de stratégie finance des pertes sur des ventes quelle aurait autrement réalisées, mais aussi elle doit encore répondre à une demande accrue générée par ses prix inférieurs aux coûts, ce qui ne fait quaccroître ses pertes. Si la victime sait que cette stratégie est coûteuse pour celui qui ladopte et que ce dernier sera en mesure de réaliser des bénéfices sans concurrence si elle abandonne le marché, elle dispose alors de la motivation voulue pour demeurer sur le marché jusquà ce que le prédateur abandonne inévitablement ou pour essayer de négocier avec lui en vue du rachat de sa propre entreprise. À vrai dire, la perspective de rachat devrait attirer des bailleurs de fonds désireux dinvestir dans lentreprise de la victime, ce qui lui permettra de tenir le coup jusquà ce quune offre lui soit faite. Les clients et les fournisseurs de lauteur des prix déviction ont eux aussi la motivation voulue pour empêcher la réalisation du monopole recherché et peuvent aider la victime à survivre24. Là où les marchés de capitaux fonctionnent de manière aussi efficace, il serait probablement moins coûteux pour celui qui envisage de fixer des prix abusifs de racheter lentreprise de la victime demblée plutôt que de sengager dans ces pratiques déviction et de racheter ensuite lentreprise de la victime25.
Récemment, les auteurs de certaines théories complexes ont laissé entendre quil existe un plus large éventail de circonstances où les prix déviction peuvent être considérés comme une stratégie raisonnable. Ces hypothèses sont fondées sur des modèles reconnaissant que linformation et les marchés de capitaux ne sont pas parfaitement efficaces. Ni lentreprise qui a un comportement abusif ni la victime ne disposent de renseignements complets lune sur lautre et la victime peut ne pas avoir accès à suffisamment de capital pour survivre à la période de prix déviction.
On a fait valoir que les pratiques déviction sont plus susceptibles dêtre couronnées de succès dans certaines circonstances correspondant à ce quil est convenu dappeler la théorie de la « bourse bien garnie ». En vertu de cette théorie, les prix déviction sont susceptibles de porter fruit lorsque le prédateur a un meilleur accès au capital que la victime. Les créanciers de la victime cesseront de lui accorder du financement ou refuseront de lui avancer les fonds supplémentaires dont elle a besoin pour financer les pertes subies au cours de la période de prix déviction en invoquant la détérioration de sa situation financière en raison de ce comportement abusif. Comme les pratiques déviction auront également des répercussions négatives sur les résultats financiers de lentreprise qui a choisi cette stratégie, du moins dans la période de bradage des prix, celle-ci doit disposer de ressources financières suffisantes pour éviter des difficultés avec ses propres créanciers26. On observe ce type décart dans laccès au crédit, lorsque les marchés de capitaux sont imparfaits. Autrement, comme nous lavons indiqué précédemment, la victime devrait être en mesure dobtenir du financement pour survivre à la campagne de prix déviction.
Une fois que les prix déviction pratiqués par lentreprise qui a la « bourse bien garnie » ont éliminé les concurrents du marché, celle-ci peut récupérer ses pertes pour les raisons qui suivent27. Selon lhypothèse la plus courante, lentreprise a recours aux prix déviction pour se créer une réputation de dureté, laquelle dissuade les nouveaux venus dentrer sur le marché et permet au maître duvre de la stratégie de récupérer son investissement28. Les prix déviction sont moins coûteux parce que les agissements abusifs de départ isolent en fait le prédateur de la concurrence en créant un obstacle stratégique à lentrée sur le marché. Comme le coût de ces pratiques se trouve réduit et que les perspectives de récupération sont améliorées, les prix déviction deviennent plus vraisemblables. Cette explication est plus convaincante dans le cas où lauteur de telles pratiques exerce ses activités sur plusieurs marchés. Si la pratique de prix déviction sur un seul marché crée un obstacle à lentrée sur tous les marchés auxquels a accès lauteur des prix déviction, ce dernier peut être en mesure de pratiquer des prix sans concurrence sur tous les marchés, après avoir mené avec succès une campagne de prix déviction sur lun de ces marchés.
Rasmussen29 et coll. ont suggéré dautres théories pour des pratiques déviction sappuyant sur des signaux et des brouillages de signaux. Les entreprises établies peuvent se livrer avec succès à des pratiques déviction en envoyant des signaux sur la rentabilité de lentrée sur un marché, lesquels créent un obstacle à lentrée. Labaissement des prix à larrivée peut être interprété par ceux qui envisagent dentrer sur le marché comme un signal indiquant soit que la demande est faible soit que les coûts du prédateur sont si bas quil peut se permettre de réduire les prix. Quel que soit le cas, le message reçu peut être quil ny a aucune possibilité dentrée rentable sur le marché. Lentreprise établie sur le marché peut aussi avoir une réaction similaire pour envoyer de faux signaux. Même lorsque la demande est vigoureuse, une entreprise peut abaisser ses prix à un niveau inférieur à ses coûts pour donner à penser que la demande est faible ou que ses coûts sont inférieurs à ce quils sont en réalité. Le but de ce « brouillage de signaux » est de dissuader les entrants en leur faisant croire quil peut être difficile, voire impossible30 dentrer sur le marché de manière rentable.
La plausibilité du succès de ces pratiques déviction, selon ces théories, dépend de la réalisation de certaines hypothèses. De façon générale, pour que la réputation de prédateur de lentreprise soit crédible il faut que ses cadres soient incités à sengager dans une stratégie de dissuasion. Cela signifie que leur rémunération nest pas liée à la valeur des actions à court terme et quils ne risquent pas de perdre leur emploi au cours de la période de dissuasion exempte de profit. Dans une étude récente portant sur les entreprises américaines condamnées pour pratiques déviction, Lott conclut que rien ne prouve que les cadres ont eu les stimulants ou les garanties nécessaires pour que largumentation théorique soit plausible31. Au contraire, il a découvert que les entreprises accusées de pratiques déviction liaient la rémunération de leurs cadres aux profits à court terme. Néanmoins, dans la mesure où les décisions en matière de prix sont prises indépendamment des cadres de lentreprise et ne sont pas contrôlées efficacement par ces derniers, ce constat nannule pas la possibilité que des stratégies déviction soient adoptées.
Lincidence des prix dépend des coûts supportés par les concurrents actuels et potentiels du prédateur et de la durée envisagée. Pour pénaliser un concurrent, il suffit parfois dabaisser considérablement les prix pendant une courte période. Il nest dailleurs pas forcément nécessaire dabaisser les prix à un niveau inférieur à ceux du concurrent pour pénaliser ce dernier davoir vendu à escompte ou davoir adopté une pratique quelconque déplaisant au prédateur. En revanche, pour que les pratiques déviction réussissent à faire sortir un concurrent du marché, il peut être nécessaire dabaisser le prix à un niveau inférieur à ses coûts et de les maintenir à ce niveau pendant un certain temps. De même, pour dissuader un entrant, il peut être nécessaire de lui faire croire que les prix seront inférieurs à ses coûts. Si le prix est supérieur à leur coût total moyen, les entreprises en activité sur le marché pourront encore réaliser des bénéfices et les autres auront la motivation voulue pour y entrer. Au contraire, des prix inférieurs au coût variable moyen priveront le nouveau venu de toute motivation à entrer sur le marché et, en labsence dobstacles à la sortie, inciteront les participants à sortir du marché. Lorsque le prix imposé se situe entre le coût total moyen et le coût variable moyen, leffet dépendra dautres éléments en présence sur le marché.
Néanmoins, même si leffet des bas prix varie selon les coûts engagés par les concurrents du prédateur, ces prix ne peuvent être considérés comme abusifs que lorsquils sont inférieurs aux coûts du prédateur selon certains critères. Lorsque les coûts du prédateur sont inférieurs à ceux de ses concurrents actuels et potentiels, un prix inférieur au coût variable moyen du concurrent peut encore être rentable et même maximiser le profit du prédateur32. Empêcher le présumé prédateur de tirer parti de sa structure de coûts inférieurs reviendrait alors à pénaliser lefficacité. Par conséquent, les critères relatifs au comportement abusif mettent laccent sur les coûts du prédateur.
La règle sur les prix et les coûts suggérée par Areeda et Turner, éminents théoriciens américains de la lutte antitrust, constitue leffort le plus valable en la matière. Selon ces auteurs, un prix équivalent ou supérieur au coût marginal nest pas abusif alors quun prix inférieur au coût marginal est abusif33. En raison de la difficulté inhérente à lévaluation du coût marginal, Areeda et Turner proposent comme substitut, dans la plupart des cas, un coût variable moyen34. Dautres font valoir, cependant, que les prix se situant entre le coût total moyen et le coût variable moyen peuvent être abusifs. Selon lhypothèse de Joskow et Klevorick35, lorsque les prix sont dans cette zone grise, il peut y avoir pratique déviction si le présumé prédateur occupe une position dominante et que les obstacles à lentrée sont suffisamment élevés pour quil compense ses pertes par la suite. Joskow et Klevorick considèrent également quil faut sintéresser aux effets dynamiques de la concurrence sur les coûts, y compris les effets du changement technologique. Pour résumer, disons que les faits relatifs aux coûts à eux seuls ne sont pas habituellement concluants lorsque le prix se situe dans la zone grise.
Il peut également y avoir des justifications commerciales à létablissement de prix dans la zone grise qui ne sont pas abusifs. Dans des conditions de concurrence normale, les prix peuvent tomber à un niveau inférieur au coût total moyen lorsque des entreprises cherchent à entrer sur un marché ou à prendre de lexpansion, la demande décline, la croissance est plus lente que prévu ou il y a une surcapacité sur le marché36. De même, il est assez naïf de présumer quune entreprise en place devrait attendre sans réagir lentrée dun nouveau venu dynamique. Il est plus raisonnable de penser que lentreprise en place accroîtra sa production et réduira ses prix de façon à empêcher lérosion de sa part de marché.
Selon Williamson, on peut déterminer lexistence de pratiques déviction en appliquant la règle de la restriction de la production, qui met laccent sur le comportement de lentreprise dominante lorsque de nouvelles entreprises entrent sur le marché37. Il émet lhypothèse que si les niveaux de production après lentrée sont supérieurs à ceux qui précèdent lentrée, lentreprise dominante a agi de façon abusive. Cest une règle pratique car il est facile de déterminer si une entreprise a augmenté sa production, mais on peut se demander si le simple fait de réagir à des entrants en exerçant une pression sur eux constitue un critère satisfaisant pour déterminer lexistence de prix déviction, compte tenu des raisons commerciales à la clé dun tel comportement décrites ci-dessus.
Selon certains auteurs38, la preuve dintention est utile pour établir une distinction entre de véritables pratiques déviction et une réduction des prix favorable à la concurrence. La difficulté associée à cette démarche est quil est souvent impossible de produire des preuves fiables de lintention. Dune part, les termes employés pour décrire les techniques commerciales manquent de précision et une concurrence dynamique peut être exprimée en des termes qui semblent relever de la prédation, dautre part, des gens daffaires expérimentés peuvent être en mesure de masquer efficacement leurs intentions. Il arrive donc souvent quon ne dispose daucune preuve de lintention. Cest pourquoi dautres commentateurs ont contesté la valeur de la preuve dintention39.
Un dernier facteur se rapportant à leffet anticoncurrentiel des pratiques déviction est que lampleur des répercussions dépend de la mesure dans laquelle le concurrent éliminé stimulait la concurrence sur le marché. Lorsque le concurrent éliminé était particulièrement vigoureux, efficace ou innovateur, son élimination par létablissement par un prédateur de prix inférieurs aux coûts accroîtra la perte que représentent les pratiques déviction pour la société.
Il est rare que lon soit en désaccord avec lidée que les prix déviction ont des effets nuisibles sur la concurrence, mais en pratique leur existence est souvent matière à débat. Dans une récente étude menée au Royaume-Uni sur une période de 10 ans, on a découvert que seulement six (6) affaires de prix déviction ont fait lobjet de poursuite et que dans seulement trois (3) cas, à labsence de pratiques déviction40. Labsence dexemples probants peut indiquer que les organismes dapplication de la loi mettent laccent sur dautres types de comportement anticoncurrentiel, quil est ardu de réunir les preuves dans ce genre daffaires, quon éprouve des difficultés à concevoir des règles juridiques efficaces pour faire échec à ces pratiques ou quil existe une combinaison quelconque de ces facteurs41.
Les poursuites pénales et les procès civils entre particuliers fondés sur des accusations de pratiques déviction sont beaucoup plus nombreux aux États-Unis. Néanmoins, dans un examen de la jurisprudence des États-Unis où des sociétés ont été poursuivies avec succès, certains commentateurs ont conclu que de nombreuses entreprises avaient été condamnées par erreur même si le critère de pratique déviction utilisé, celui du prix inférieur au coût total moyen, est relativement peu rigoureux42. Dautres études portant sur différentes affaires parviennent, toutefois, à la conclusion quil y a eu bel et bien pratique déviction43.
Pour résumer, on peut mettre en évidence différents indicateurs de base des pratiques déviction dont aucun nest toutefois concluant :
Cette liste simple soulève, sans la résoudre, la difficulté de déterminer comment chacun de ces indicateurs peut être utilisé en pratique. Si lon comprend facilement le principe selon lequel la puissance commerciale est indispensable pour rendre les stratégies déviction crédibles, lévaluation de la puissance commerciale nen pose pas moins un problème en soi. Tout dabord, des questions complexes entrent en jeu lorsquil sagit de déterminer le produit pertinent et le marché géographique. De même, bien que les obstacles à lentrée puissent être facilement mis en évidence, notamment les coûts irrécupérables et les économies déchelle, le degré de précision avec lequel ils peuvent être mesurés et la méthode pour les évaluer sont matière à débat. Quand les coûts irrécupérables sont-ils suffisamment élevés pour constituer un obstacle à lentrée? Doit-on prendre en compte les coûts irrécupérables découlant des gains en efficience de lentreprise dominante? Et quel traitement convient-il de réserver aux obstacles découlant de notions subjectives comme la réputation, dont lévaluation est encore plus difficile?
Même lévaluation des coûts pose problème. En principe, les coûts pertinents devraient être les coûts marginaux que prévoit dengager le prédateur tout au long de la période déviction. Comme il est difficile de déterminer les coûts marginaux sur le plan pratique, on leur substitue souvent les coûts variables moyens, alors quil peut être difficile dévaluer avec certitude le coût variable moyen. Dans le cas de décisions judiciaires rendues aux États-Unis, la détermination des coûts a été décrite comme étant plus ardue que lanalyse de la puissance commerciale44.
Enfin, comme nous lavons noté précédemment, la preuve de lintention subjective dadopter des pratiques déviction est à la fois difficile à faire et souvent ambiguë. Bien que ce soit, aux yeux de certains, la seule façon détablir une différence entre les pratiques déviction et la concurrence proprement dite, sa fiabilité est contestable, ce qui explique quelle soit souvent insuffisante comme fondement indépendant pour déterminer la responsabilité juridique. Dans certains cas de véritables pratiques déviction, cela ne sera pas possible. Dans les cas où il ny a pas de perspectives de récupération, les pratiques déviction intentionnelles nauront pas deffets préjudiciables sur les consommateurs. En fait, les consommateurs bénéficieront de bas prix au cours de la campagne déviction non fructueuse, le seul risque étant lélimination dun concurrent efficace.
On parle de maintien des prix lorsquune entreprise essaie détablir un prix minimum auquel une autre entreprise peut vendre son produit. Cette pratique est lune des pratiques restrictives les plus répandues sur le marché45. Le maintien des prix de revente peut se faire verticalement, cest-à-dire entre un grossiste et un détaillant qui revend les produits du fournisseur, mais cette activité peut également faire partie dune entente horizontale entre concurrents qui conviennent dimposer un prix de revente aux revendeurs de leurs produits.
La raison économique de linterdiction en vertu du droit de la concurrence du maintien des prix de revente dans laxe vertical est que cette pratique amoindrit la concurrence en limitant la capacité du détaillant à être concurrentiel en matière de prix. Elle conduit à des prix plus élevés pour les consommateurs, accroît les marges des détaillants et, en fin de compte, protège les détaillants inefficaces qui ne prospéreraient pas dans un environnement véritablement concurrentiel. Il peut également en découler une mauvaise affectation des ressources lorsque les détaillants consacrent des ressources excessives à la concurrence hors-prix par exemple, en privilégiant le rôle du personnel de vente, la rapidité de livraison et le service après vente. En labsence de maintien des prix, la concurrence élimine plus facilement les détaillants moins efficaces ce qui, à long terme46, conduit à des réductions des prix et des coûts. Lorsque le maintien des prix est mis en uvre par un fournisseur uniquement en réponse à la pression exercée par lun de ses plus gros clients cherchant à éliminer la politique de bas prix des concurrents de ce client, le seul objectif peut être de protéger le gros client de la concurrence des prix47. Par ailleurs, lefficacité est beaucoup mieux servie par la liberté de contrat et, selon de nombreux commentateurs, le maintien des prix de revente sur laxe vertical devrait être autorisé, du moins dans certains cas.
Horizontalement, le maintien des prix est anticoncurrentiel lorsquil prend la forme dune entente entre fournisseurs pour fixer les prix. Lorsque les fournisseurs conviennent, non pas de fixer leurs propres prix, mais dimposer le maintien de prix de revente, les effets anticoncurrentiels sont faciles à cerner. On parvient ainsi à empêcher la concurrence entre les clients. De même, la pratique réduit lincertitude sur le marché et facilite la collusion entre fournisseurs. En labsence de maintien des prix, les fournisseurs concurrents ignorent en fait si létablissement de bas prix de détail reflète la décision des concurrents ou des détaillants et ils sont, par conséquent, davantage portés à baisser leurs propres prix. Dans un contexte de maintien des prix, on sattendrait à ce que les fournisseurs atteignent des niveaux maximisant les profits conjoints puisquils savent que les prix de détail reflètent les prix de fournisseurs concurrents plutôt que les bas prix résultant de la concurrence entre les détaillants.
Pourquoi les entreprises pratiquent-elle le maintien des prix?48 Au moins trois séries de raisons économiques sont proposées couramment.
Dabord, en ce qui a trait au maintien des prix dans une structure purement verticale, plusieurs explications liées à lefficacité sont possibles. Les fournisseurs peuvent être désireux dencourager les revendeurs à se livrer concurrence sur des variables explicites de la demande autres que le prix, notamment le service. Le marché de détail peut ne pas offrir le niveau optimal de service que désire le fournisseur, en raison dun problème de « parasites ». En effet, dans des gammes de produits techniquement complexes comme les ordinateurs ou les produits électroniques, les magasins de rabais peuvent profiter indûment des efforts des détaillants offrant un service complet et de qualité avant et après la vente. Le maintien des prix de revente donne alors aux détaillants la motivation requise pour offrir un bon service aux consommateurs, car ils nont pas à se faire concurrence sur le prix.49
La motivation des fournisseurs à sengager dans cette pratique devrait être fondée sur lidée que laccroissement de la demande résultant de lamélioration du service fera mieux que compenser la réduction du niveau de la demande liée à des prix élevés. Bien que les niveaux de service puissent être précisés dans un contrat, le maintien des prix de revente peut réduire les coûts de transaction et de contrôle et, par conséquent, savérer plus rentable50.
Une autre explication rattachée à lefficacité est que dans certains secteurs, notamment la haute couture, les fournisseurs peuvent tenir à protéger limage de leur produit, laquelle pourrait être altérée si larticle était vendu au rabais ou utilisé comme produit dappel. Là encore, le fournisseur doit être en mesure de se dire que le prestige associé à un prix plus élevé fait quon maximise les profits en empêchant la vente au rabais. Les fournisseurs peuvent également avoir recours au maintien des prix de revente afin dinciter les revendeurs à augmenter le nombre de points de vente ou à promouvoir leur produit ou encore dans le but de leur garantir des marges suffisantes pour quils puissent absorber le coût de la garantie de qualité incombant aux détaillants.
Un seconde série de raisons est quun cartel entre fournisseurs peut être facilité par une entente pour imposer des prix de revente. En fixant les prix de revente, le cartel pourra facilement contrôler les prix de gros, en particulier lorsque ces prix ne sont pas non plus faciles à observer. De même, les fournisseurs peuvent entrer dans un cartel dans le seul but de fixer les prix de revente comme nous lavons dit précédemment. La troisième raison est que le maintien des prix de revente pourrait être la caractéristique dun cartel au niveau de la revente. Les détaillants menacés par lentrée sur le marché de soldeurs peuvent faire front commun pour obtenir que les fournisseurs fixent les prix de revente afin dempêcher les soldeurs dentrer avec succès sur le marché. Marvel et McCafferty expliquent comment la National Association of Druggists des États-Unis, ardent défenseur du maintien des prix, a lancé le mot dordre à ses membres de mettre à lindex Pepsodent, lun de ses fournisseurs, lorsque cette société a cessé de pratiquer le maintien des prix en Californie. Il sen est suivi que Pepsodent a pratiquement disparu de lÉtat de Californie et a vu ses ventes chuter de 40 pour cent sur le territoire américain. Pepsodent a réagi en réintroduisant le maintien des prix51.
À la lumière de leur récente étude sur le maintien des prix aux États-Unis, Deneckere, Marvel et Peck déclarent avec justesse que, « ...le maintien des prix de revente occupe une place à part du fait quil est à la fois illégal en soi et pratiqué à grande échelle52. Néanmoins, on manque de preuves empiriques sur les effets du maintien des prix de revente sur la concurrence, ce que déplorent ceux qui sintéressent de près à leur étude53. Lexistence du maintien des prix ne fait aucun doute, mais on conteste ses effets bienfaisants en grande partie à cause des nombreuses raisons pour lesquelles les entreprises ont recours à cette stratégie.
Dans leurs travaux décrits précédemment, Marvel et McCafferty affirment que le maintien des prix est anticoncurrentiel lorsque les fabricants y ont recours pour instaurer ou maintenir un pouvoir monopolistique en contrôlant le réseau de distribution54 . Les études empiriques, toutefois, portent à croire que le maintien des prix associé à de tels cartels est rare. Cest la conclusion à laquelle parvient Ippolito dans son analyse des affaires de maintien des prix dont on été saisis les tribunaux américains entre 1976 et 198255. Bien quà lissue de son analyse des preuves elle soit parvenue à la conclusion quil ny a pas de théorie simple permettant dexpliquer les activités de maintien des prix, son étude donne à penser que les ententes purement verticales entre fournisseurs et clients sont très courantes et, par conséquent, quil y a place pour les explications defficience fournies par lamélioration du service, limage de marque et les autres théories. Les autorités chargées du maintien de la concurrence doivent être capables de trouver les raisons à lorigine des différentes utilisations du maintien des prix dans des cas particuliers pour cerner et évaluer les effets anticoncurrentiels, y compris leurs effets sur lefficience.
Alors que toutes les ententes horizontales de maintien des prix peuvent être anticoncurrentielles, lanalyse se révèle plus complexe pour les ententes purement verticales puisquil faut déterminer quel serait le bien-être du consommateur en labsence de maintien des prix. Néanmoins, il est possible de dresser la liste de certains indices économiques relatifs au maintien vertical des prix anticoncurrentiels, à savoir :
Comme lindique notre analyse, la présence des facteurs 1 et 2 est une condition nécessaire pour que le maintien des prix ait un effet anticoncurrentiel, même si lampleur de cet effet dépend des circonstances particulières à chaque cas, et oblige à réunir des données significatives et à établir des prévisions microéconomiques ardues concernant la demande et les autres variables.
En labsence de toute justification relative à lefficience décrite à légard du facteur 2, le maintien des prix de revente sous la pression dun gros client, dont il est question au facteur 3, se fonde sur un motif anticoncurrentiel. Néanmoins, un gros client ne réussira à contraindre un fournisseur à mettre en uvre le maintien des prix que sil a lui-même une puissance commerciale sur le marché. Ajoutons que le maintien des prix de revente en réaction à la pression dun gros client naura des répercussions préjudiciables sur le client dont le fournisseur cherche à maintenir les prix que si le facteur 1 est également présent. Lorsquun fournisseur noccupe pas une position de force sur le marché mais que le maintien des prix est imposé à tous les fournisseurs dans une industrie par un cartel de fournisseurs ou de détaillants, le résultat pourrait être anticoncurrentiel.
Léconomie canadienne est devenue de plus en plus concurrentielle par suite de la mondialisation, en partie en raison du processus soutenu de libéralisation des échanges. De même, dans certains secteurs, les réseaux de distribution ont subi dimportants changements. Lapparition de magasins de détail vendant en grandes quantités et du commerce électronique est à la fois une cause et un effet de laccroissement de la concurrence. Même à un niveau plus fondamental, léconomie subit actuellement une transformation radicale : elle devient de plus en plus axée sur le savoir et stimulée par linnovation. Ces caractéristiques de la nouvelle économie peuvent nécessiter une reformulation de la politique de la concurrence par rapport aux pratiques anticoncurrentielles en matière de prix.
Lancienne économie était stimulée par la fabrication et des produits tangibles et elle était axée sur la répartition des ressources matérielles. La nouvelle est une économie du savoir stimulée par la technologie. Elle est orientée vers linnovation, la création de nouvelles valeurs dusage, et la création de produits et services.
La concurrence au sein de la nouvelle économie a pris un jour nouveau en raison du rythme du changement technologique. Autrefois, de nombreuses entreprises avaient tendance à tenir leur milieu pour acquis, car les technologies, les institutions et les préférences névoluaient guère. Elles sefforçaient doptimiser leurs résultats au sein de ce contexte en choisissant la « bonne » technologie et la « bonne » combinaison de produits. Dans bien des secteurs, le rôle de linnovation était relativement modeste.
Aujourdhui, dans la plupart des secteurs, la concurrence sest faite plus vive en raison de la mondialisation et de laccélération du changement technologique, contraignant les entreprises à intégrer à leurs activités une philosophie de lamélioration et de linnovation continues et à devenir des organisations intelligentes pour rester dans la course. Pour ce faire, elles doivent disposer dune flexibilité organisationnelle qui ne leur était pas nécessaire auparavant56. De plus en plus, lapprentissage est la source de la création de richesse et, afin doptimiser les possibilités dapprentissage, les entreprises doivent atteindre un plus haut degré de coopération. La nouvelle économie sappuie sur de nouveaux modes de direction collégiale, dalliances et de partage des connaissances entre les entreprises.
Au chapitre de la politique de la concurrence, lintensification de la concurrence et le changement technologique signifient que lefficience doit être considérée plus que jamais dun point de vue dynamique57. Il y a lieu dévaluer lincidence du comportement sur lefficience à la lumière du changement continu provoqué par lintensification de la concurrence et de linnovation qui caractérise certains secteurs comme celui de la technologie de linformation58.
Au cur de la nouvelle économie, on trouve certains principes qui peuvent avoir de profondes implications pour la politique de la concurrence.
1. La place centrale quoccupe le changement technologique dans la croissance économique
Si lidée que le changement technologique stimule la croissance économique nest pas nouvelle59, le rythme de plus en plus rapide des progrès techniques renforce et consolide la place de la technologie en tant que moteur économique de la croissance. Cela nous amène à prendre conscience de limportance de linnovation pour la croissance économique et, parallèlement, de lintérêt que la politique publique assure des conditions optimales pour lactivité innovatrice. La politique de la concurrence doit maintenant se pencher avec davantage de sérieux sur le rôle de linnovation dans la vitalité de léconomie60.
Aux États-Unis, on observe une prise de conscience de linteraction entre linnovation, la croissance économique et la politique de la concurrence au milieu des années 9061. Des discours prononcés récemment par les chefs des divisions antitrust du ministère de la Justice62 et de la Federal Trade Commission63 confirment cette démarche. Limportance de linnovation est également reconnue au Canada64, mais la Loi sur la concurrence ne permet malheureusement pas quon se penche de façon uniforme sur de telles considérations65. Le Bureau de la concurrence a abordé certains aspects de linnovation dans son ouvrage intitulé Les alliances stratégiques en vertu de la Loi sur la concurrence66 et dans les lignes directrices sur les fusionnements (Fusionnements - Lignes directrices dapplication de la Loi). Les droits de propriété intellectuelle font lobjet dun projet de lignes directrices (Propriété intellectuelle - Lignes directrices pour lapplication de la Loi) publiées pour commentaires en juin 1999. Aucune politique-cadre fondée sur la primauté de linnovation na été élaborée.
2. Gains croissants et coûts marginaux faibles ou nuls
On parle de gains croissants lorsque les coûts unitaires de production diminuent à mesure que lentreprise fabrique davantage de produits67. Les gains croissants sont une caractéristique de nombreux secteurs de la nouvelle économie68, en particulier ceux des technologies de linformation et des communications. Les entreprises de ces secteurs peuvent avoir besoin dengager des coûts irrécupérables extrêmement importants pour développer un nouveau produit, comme un nouveau logiciel, mais une fois la première unité vendue, le coût marginal de la fourniture dune unité supplémentaire est nul ou pratiquement nul. Cette situation implique que le défi réside non dans le fait de répondre à la demande mais plutôt dans la création de la demande du nouveau produit69. Il suffit pour comprendre ce point de penser à lextraordinaire campagne de marketing menée par Microsoft avant de diffuser Windows 98.
On observe également le phénomène des gains croissants dans les secteurs caractérisés par les économies déchelle. Les grandes surfaces qui vendent dénormes quantités bénéficient sur les coûts unitaires dimportantes réductions proportionnelles au nombre dunités vendues, si bien quelles sont en mesure non seulement de répartir leurs coûts sur un plus grand nombre dunités, mais également dobtenir dimportants escomptes de leurs fournisseurs en raison de lampleur de leur pouvoir dachat. Par conséquent, elles sont capables de réaliser des profits tout en cassant fortement les prix par rapport à leurs petits concurrents indépendants.
3. Profits réalisés grâce à un monopole - de courte durée voire inexistants.
De façon à protéger les consommateurs et à assurer le maintien de la concurrence, lun des objectifs de la politique est de contrôler les activités des entreprises dominantes qui constituent un abus de leur puissance commerciale. Dans certains secteurs de la nouvelle économie, toutefois, même le monopole dont jouit une entreprise qui met sur le marché la dernière innovation en matière de logiciels, ne saurait durer, au point que la nécessité dappliquer le droit de la concurrence sen trouve réduite dautant.
Les entreprises établies sont détrônées rapidement et leurs produits sont remplacés par dautres produits qui répondent à de nouveaux besoins sur le marché. Les entreprises établies ne réalisent le plus souvent que des profits ordinaires étant donné que la demande évolue avant quil ne se soit écoulé suffisamment de temps pour que leurs gains dépassent de beaucoup la normale70.
4. Importance nouvelle des normes
Dans la nouvelle économie, lappropriation rapide dune grande part du marché de façon à imposer la domination dune norme est une stratégie commerciale de plus en plus courante. Les normes constituent un exemple des effets de réseau. On parle deffet de réseau lorsque la valeur dun produit augmente avec le nombre dutilisateurs. Le logiciel en est un exemple classique : plus les gens qui utilisent un logiciel de traitement de texte sont nombreux, plus ce logiciel prend de la valeur. Lorsquun produit devient la norme dune industrie, les effets de réseau sont importants. Lorsque les normes deviennent une caractéristique cruciale de la concurrence, les efforts pour établir la domination de lune dentre elles, y compris le recours à des prix peu élevés, doivent être partie intégrante dune stratégie concurrentielle.
Ces quatre facteurs peuvent obliger à repenser la politique de la concurrence. En ce qui a trait aux pratiques en matière de prix, lefficience légitime qui renforce la concurrence par la réduction des prix deviendra probablement plus répandue, en particulier dans les secteurs caractérisés par des taux élevés dinnovation et par des gains croissants, où la perspective détablir la norme pour lindustrie peut être à lorigine dimportants bénéfices. Parallèlement, là encore, dans certaines industries, la technologie réduit les obstacles à lentrée, à la fois par des innovations au chapitre du marketing et de la distribution cest le cas du commerce électronique et par lintroduction de méthodes de participation à lactivité commerciale peu coûteuses. Lédition est à cet égard un secteur où la technologie a considérablement réduit les coûts de lancement dune entreprise, du moins dans certains créneaux. Un meilleur accès à linformation réduit les obstacles à lentrée sur tous les marchés et, ce faisant, la technologie élargit la portée des marchés géographiques et des produits eux- mêmes. Lorsque lon réunit différents facteurs, soit labaissement des obstacles à lentrée et la multiplication des menaces émanant de nouveaux produits et technologies qui pèsent sur la position dominante dentreprises sur certains marchés, les possibilités quune entreprise puisse tirer parti de son influence économique pour nuire à la concurrence se trouvent très nettement réduites.
Parallèlement, lune des caractéristiques dun marché stimulé par linnovation est que linnovateur sera en position dominante, du moins pendant un certain temps, et que sa situation lui permettra probablement de réaliser des gains en efficience associés à sa situation. Selon Richardson, par exemple, les grandes entreprises ou même les entreprises dominantes peuvent atteindre des résultats supérieurs sur le plan de linnovation en raison des avantages que leur procurent les économies déchelle, de même que de lexpérience dapprentissage fort précieuse quelles auront acquise grâce à leurs succès précédents dans linnovation71, dont leffet est cumulatif. Il est important que les autorités chargées de lapplication du droit de la concurrence prennent en compte ces aspects de la concurrence dans la nouvelle économie. En conséquence, ces dernières devraient de plus en plus mettre laccent sur les objectifs defficience dynamique, plutôt que statique, dans lanalyse de leurs activités. Lefficience dynamique repose sur le principe voulant que linnovation soit essentielle, que létablissement dune norme puisse être bénéfique aux consommateurs et quaucune norme, de toute façon, ne durera éternellement puisque les normes elles-mêmes sont le siège dune vive concurrence72.
Dans la nouvelle économie, la concurrence, loin de samoindrir, ne fait que sintensifier. Un nombre croissant de petites et moyennes entreprises indépendantes fermeront leurs portes. Elles seront remplacées par de nouvelles entreprises, dont beaucoup échoueront à leur tour. La difficulté de définir avec exactitude les comportements anticoncurrentiels en matière de prix et dadopter les mesures de répression pour y faire échec ne fera que saccentuer et le Bureau de la concurrence devra être vigilant pour que ses politiques dapplication de la loi soient adaptées aux exigences de la nouvelle économie en fonction desquelles elles doivent être conçues.
La mise au point de règles et de procédures de fond destinées à faire en sorte que des remèdes efficaces soient prévus pour faire échec aux pratiques anticoncurrentielles en matière de prix ne va pas sans difficulté. Comme en témoigne notre analyse, ces pratiques soulèvent des problèmes difficiles à résoudre, car il sagit de trouver une façon détablir une distinction entre un comportement qui porte atteinte à la concurrence et un autre comportement qui est efficace et favorise la concurrence. Même si lon parvient à définir des critères pertinents pour déterminer le comportement qui donnera lieu à des mesures de répression, la façon dont on prendra des mesures dexécution pour y faire échec demeure un problème fondamental à résoudre. Réunir les preuves, de même que mettre au point des procédures qui offriront un redressement pertinent en temps opportun et à un coût raisonnable, savère extrêmement difficile. Dans la présente section, nous mettrons laccent sur la première série de difficultés : concevoir des règles pour cerner les pratiques anticoncurrentielles en matière de prix. Les autres questions seront abordées dans le reste du rapport.
Le débat central concernant la conception des règles du droit de la concurrence consiste à déterminer les comportements quil convient dinterdire purement et simplement de façon non discrétionnaire, et ceux quil convient daborder selon « lapproche de la règle de la raison », cest-à-dire en tenant compte de tous les él&ea